12 DIRECT

Parcoursup : la machine à trier les riches… et les pauvres

PAR: RÉDACTION
|
08.06.26
Parcoursup : la machine à trier les riches… et les pauvres
Classé dans :#Enquetes#Education

Depuis 2018, Parcoursup est la plateforme nationale de préinscription dans l’enseignement supérieur, créée dans le cadre de la loi Orientation et réussite des étudiants (loi ORE) voulue par le gouvernement Macron pour remplacer Admission post‑bac (APB). Officiellement, l’objectif est double : mieux orienter les élèves et garantir l’accès à l’enseignement supérieur en « personnalisant les parcours » ; en pratique, la plateforme sert surtout à gérer la pénurie de places et à organiser une sélection diffuse, très inégalement vécue selon le milieu social et le lycée d’origine.[1][2][3][4]

Derrière l’interface lissée et la rhétorique de la « transparence », on trouve une mécanique de tri social qui s’appuie sur des outils techniques (algorithmes d’affectation), sur des choix politiques (sous‑financement de l’université, priorité au supérieur privé, hiérarchie entre bacs) et sur des réflexes bien ancrés de discrimination territoriale et de classe. Cette mécanique ne crée pas les inégalités : elle les exploite, les formalise et les renvoie aux élèves sous forme de listes d’attente et de refus.[5][6]

Comment fonctionne réellement Parcoursup

Parcoursup n’est pas un « grand algorithme national » qui décide de tout de manière centralisée : la plateforme collecte les vœux des lycéens, les transmet aux formations, puis orchestre l’envoi progressif des réponses en fonction des classements fournis par chaque établissement du supérieur. Les candidats peuvent formuler une dizaine de vœux (plus des sous‑vœux), constituer un dossier (notes, fiches Avenir, lettres) et attendent ensuite des propositions d’admission, des refus ou des mises en attente.[7][8]

Techniquement, on distingue deux niveaux :

  • un algorithme d’« affectation » national, inspiré des algorithmes de mariages stables (Gale‑Shapley), qui gère l’ordre d’appel et la progression des listes d’attente ;
  • des « algorithmes locaux » ou, au minimum, des grilles de classement définies par chaque université, IUT, BTS, classe préparatoire, etc., qui attribuent une note ou un rang à chaque dossier selon leurs propres critères (notes, type de bac, lycée d’origine, appréciations, etc.).[8][9]

Le ministère insiste sur le fait que Parcoursup ne « sélectionne » pas : ce sont les formations qui classent, l’algorithme se contentant de traiter des listes de rangs pour faire tourner l’attente. Sur le plan technique, c’est exact ; sur le plan politique, cela permet surtout de diluer la responsabilité dans un nuage de décisions fragmentées.[10][8]

Le rôle central du lycée d’origine

Contrairement à ce que laisse entendre la communication institutionnelle, le lycée d’origine du candidat n’est pas anonymisé. Le ministère reconnaît lui‑même que si certaines données personnelles (nom, âge, adresse) peuvent être masquées, le nom de l’établissement d’origine demeure visible pour les commissions d’examen des vœux. Cette information est reconnue comme « susceptible d’introduire des biais » selon la réputation, l’implantation ou le contexte social du lycée.[^11]

Le Défenseur des droits a pointé dès 2018 l’usage du lycée d’origine comme critère de classement dans certaines formations, au bénéfice des candidats issus des « bons lycées », y compris dans des filières universitaires dites non sélectives. Dans un rapport, il considère qu’il existe un nombre suffisant de cas avérés pour demander la suppression du nom du lycée dans les dossiers transmis, qui peut constituer une pratique discriminatoire déguisée.[12][9]

Des questions parlementaires ont confirmé l’existence de ces pratiques : des établissements ont utilisé l’établissement d’origine dans leurs « algorithmes locaux de sélection », notamment pour favoriser les élèves de grands lycées parisiens au détriment des lycées de quartiers populaires, ce que le gouvernement a été contraint de reconnaître tout en minimisant l’ampleur du phénomène.[9][13]

Quand le bac devient local et inégalitaire

Le nouveau baccalauréat repose largement sur le contrôle continu et des épreuves de spécialité passées dès le printemps, dont les résultats sont intégrés au dossier Parcoursup avant même l’obtention officielle du diplôme. Concrètement, une partie significative de l’évaluation est produite et corrigée localement par les enseignants du lycée, dans un contexte où les établissements sont déjà hiérarchisés par leurs taux de réussite, de mentions et par la composition sociale de leur public.[6][14]

Les indicateurs officiels de performance des lycées (taux de réussite, de mentions, « valeur ajoutée ») alimentent un classement implicite : ils permettent aux familles aisées de choisir des établissements réputés, et aux formations du supérieur d’anticiper la « valeur » d’une moyenne selon le lycée qui l’a délivrée. Une moyenne de 14 obtenue dans un lycée populaire d’une périphérie défavorisée n’est pas lue comme celle d’un 14 obtenu dans un établissement privé sélectif d’un quartier bourgeois.[15][14]

Résultat : là où le bac était historiquement un diplôme national, formellement identique quel que soit le lycée, il devient de fait un diplôme différencié, pondéré par l’établissement d’origine. La promesse d’égalité devant l’examen national se fissure, remplacée par un continuum où le contrôle continu, comparé d’un lycée à l’autre, fonctionne comme un amplificateur de la hiérarchie scolaire et sociale.[6][15]

Privé, grandes villes et tri par l’argent

Les lycées privés, en particulier sous contrat, affichent en moyenne de meilleurs taux de réussite et de mention au bac que les lycées publics, ce que les statistiques officielles comme les classements de presse mettent systématiquement en avant. Mais une part de cet « avantage » vient de pratiques d’écrémage : sélection à l’entrée, exclusions ou non‑redoublements anticipés des élèves jugés trop faibles, afin de préserver des taux de réussite impeccables.[16][14]

Des analyses sur les résultats du bac montrent que de nombreux lycées privés parisiens atteignent 100% de réussite, alors que le public compte seulement quelques établissements à ce niveau, souvent déjà fortement sélectifs. Les auteurs soulignent que ces performances ne peuvent être lues sans tenir compte du tri social en amont : le privé choisit plus largement ses élèves, et se débarrasse de ceux qui risquent de plomber les statistiques.[14][16]

Dans un système où Parcoursup laisse apparaître le lycée d’origine et où les formations savent pertinemment que tel établissement privé « fait réussir » ses élèves, la boucle est bouclée : appartenance à un lycée privé ou prestigieux devient un signal social positif, qui se superpose à la moyenne chiffrée. Cela favorise mécaniquement les enfants issus de milieux aisés, surreprésentés dans ces établissements.[12][15]

Reproduction sociale : ce que disent les chiffres

La sociologie de l’éducation décrit depuis longtemps comment l’école française reproduit les inégalités de classe plutôt qu’elle ne les corrige. Les travaux de Pierre Bourdieu et Jean‑Claude Passeron ont montré que les filières les plus prestigieuses de l’enseignement supérieur sont massivement occupées par des étudiants de milieux supérieurs, disposant d’un « capital culturel » conforme aux attentes scolaires.[17][18]

Des études plus récentes confirment l’importance de l’établissement d’origine et de sa composition sociale dans l’accès aux filières sélectives : une recherche citée par le Sénat montre qu’à résultats scolaires comparables, un bachelier scientifique issu d’un milieu favorisé a près de 3 fois plus de chances d’entrer en classe préparatoire qu’un élève similaire d’origine populaire ; la « tonalité sociale » du lycée et la proportion d’enfants de cadres jouent un rôle déterminant dans les aspirations et les choix d’orientation.[19][15]

Une note de l’Institut des politiques publiques sur l’accès aux filières sélectives au prisme des lycées d’origine souligne que les candidats comme les admis se concentrent dans un petit nombre de lycées socialement favorisés, souvent situés dans les centres‑villes gentrifiés et les banlieues bourgeoises, avec une forte présence de classes préparatoires intégrées et de taux de mentions élevés. Parcoursup ne fait que formaliser cette géographie inégale en transformant l’origine scolaire en variable explicite de tri.[20][15]

Bacheliers pro et techno : la double peine

Malgré la communication officielle sur les « taux minimaux » réservés aux bacheliers professionnels pour l’accès aux BTS et aux bacheliers technologiques pour les BUT, les chiffres montrent une situation durablement défavorable pour ces filières. Une question écrite récente au Sénat indique que seuls 39% des bacheliers technologiques et 35% des bacheliers professionnels ont reçu au moins une réponse favorable à l’un de leurs vœux dans Parcoursup, contre des proportions bien plus élevées pour les bacheliers généraux.[21][4][^22]

Des bilans plus récents soulignent que si la majorité des néo‑bacheliers obtiennent aujourd’hui une proposition (près de 94,5% pour l’ensemble des néo‑bacheliers), les bacheliers professionnels restent ceux qui reçoivent le moins de propositions et mettent le plus de temps à en recevoir une. En 2024, ils n’obtiennent en moyenne que 2,9 propositions, contre beaucoup plus pour les bacheliers généraux, et ils sont près de 9,3% à n’avoir reçu que des refus, contre 1% pour les généraux.[^23]

Ces chiffres ne sont pas une surprise : le système d’orientation pousse massivement les élèves de milieux populaires, souvent concentrés dans les quartiers et les petites villes, vers la voie professionnelle ou technologique dès la fin de la troisième, parfois contre leurs aspirations. Une fois dans ces filières, l’accès aux études longues reste limité et très encadré, et Parcoursup sert de filtre supplémentaire qui renvoie les élèves vers des filières courtes ou vers l’abandon.[24][25]

Le stress et la santé mentale des jeunes

La dimension psychologique de Parcoursup est documentée, même par les institutions. Une étude du ministère de l’Éducation nationale citée en 2024 indique que 68% des lycéens ressentent un stress significatif lors de la période Parcoursup. Des enquêtes d’associations de parents évoquent plus de 70% de parents anxieux face à cette procédure, pris entre la peur pour l’avenir de leurs enfants et le sentiment d’impuissance face aux refus et aux listes d’attente.[^26]

La détresse psychique des jeunes dépasse largement Parcoursup, mais la plateforme s’inscrit dans un contexte déjà saturé : d’après Santé publique France, un lycéen sur dix déclare avoir fait une tentative de suicide et quatre étudiants sur dix présentent des symptômes dépressifs ; un rapport parlementaire souligne que quatre jeunes sur cinq déclarent ressentir de l’angoisse face à Parcoursup, dont la logique de sélection permanente engendre une pression jugée « insoutenable » par les auteurs.[^27]

Le système exige que des adolescents de 15–16 ans se projettent très tôt dans des « voies » (générale, techno, pro) et des spécialités, sous la pression de professeurs eux‑mêmes pris dans des injonctions de performance et de suivi des indicateurs d’orientation. Ceux qui maîtrisent les codes sociaux et le langage administratif, souvent issus des classes moyennes et supérieures, transforment cette pression en stratégie ; les autres la vivent comme un mur opaque.[14][6]

Dossiers non lus, seuils automatiques et santé invisibilisée

Dans la plupart des formations très demandées, les équipes d’examen des vœux reconnaissent recourir à des tris préalables par moyennes ou par « scoring » automatique avant d’ouvrir les dossiers individuels. Concrètement, cela signifie que sous un certain seuil de notes, le dossier n’est jamais vraiment examiné, quelle que soit la trajectoire, les difficultés personnelles ou l’éventuelle situation médicale de l’élève.[8][9]

Les critiques portées par des enseignants, des syndicats et des élus insistent sur l’opacité de ces « algorithmes locaux » et sur leur capacité à éliminer massivement des candidatures sans lecture humaine détaillée. Le Défenseur des droits a été saisi précisément sur ces pratiques, qui combinent utilisation du lycée d’origine, automatisation du tri et absence d’explication intelligible fournie aux candidats.[9][6]

Dans ce contexte, les élèves ayant connu des troubles de santé – physique ou mentale – mais qui n’ont pas eu de diagnostic formel, de suivi long ou de documents médicaux « en règle » se retrouvent particulièrement vulnérables. Ils n’entrent pas dans les cases d’exception, mais subissent les conséquences scolaires d’années compliquées, converties en « mauvaises moyennes » éliminées dès le premier filtre.[28][27]

Santé mentale, classe sociale et asymétrie d’information

Les données de santé publique montrent une forte dimension sociale et territoriale dans la santé mentale des jeunes : une étude en Hauts‑de‑France souligne que l’origine socio‑économique et territoriale a un impact mesurable sur la santé mentale des collégiens, avec une surreprésentation des troubles dans les zones défavorisées. En parallèle, l’accès au diagnostic, à un suivi régulier et à des justificatifs médicaux exploitables par l’administration est plus difficile pour les familles précaires.[^28]

La « santé mentale » est ainsi, dans les faits, un privilège de classe : non pas parce que les familles riches seraient moins exposées aux troubles, mais parce qu’elles disposent des ressources (temps, argent, réseaux) pour faire reconnaître ces troubles, obtenir des aménagements officiels et les faire valoir dans des procédures comme Parcoursup. Dans les quartiers populaires, on retrouve l’inverse : souffrance diffuse, culpabilisation individuelle, peu d’accès à des psychiatres ou psychologues, et donc peu de dossiers médicaux mobilisables.[27][28]

La Commission d’accès à l’enseignement supérieur (CAES), censée prendre le relais pour les candidats sans proposition, demande des justificatifs détaillés pour examiner certaines situations et proposer des solutions individualisées. Cette exigence, raisonnable sur le papier, fonctionne comme un filtre de plus pour ceux qui n’ont pas de suivi ancien ou de documents structurés, renforçant l’asymétrie d’information et de ressources.[29][30]

La CAES : filet de sécurité ou dernier guichet de tri ?

La CAES intervient à partir du 1er juillet pour les candidats sans aucune proposition, ou n’ayant reçu que des refus, en examinant chaque dossier individuellement et en proposant, en théorie, au moins deux formations où il reste des places. Elle regroupe des inspecteurs, des chefs d’établissement, le CROUS, des représentants d’universités, des missions locales, etc., et peut, pour les formations publiques non sélectives, affecter directement un candidat lorsque des places sont disponibles.[30][29]

Dans la pratique, la CAES arrive souvent après des mois de stress et de flou pour les candidats concernés, et ses marges de manœuvre sont contraintes par la rareté des places restantes et par l’architecture générale des capacités d’accueil. Les formations les plus convoitées sont déjà pleines ; restent les cursus sous‑attractifs, souvent éloignés géographiquement ou en décalage avec le projet initial, qui sont proposés comme « solutions ».[2][4]

Là encore, ceux qui maîtrisent les codes – savoir reformuler des vœux, négocier avec la commission, mobiliser un chef d’établissement – s’en sortent mieux que ceux qui découvrent l’existence même de la CAES au moment où tout est déjà bouclé.[29][2]

Une réforme signée Macron, Attal et la loi ORE

Parcoursup est le produit politique de la loi ORE, portée en 2017–2018 par la ministre Frédérique Vidal dans le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, avec un rapporteur clé à l’Assemblée nationale : Gabriel Attal, alors jeune député LREM. C’est lui qui défend, en commission des affaires culturelles, des amendements structurants, notamment l’extension de la plateforme à l’ensemble des formations publiques et privées, afin que tout le supérieur passe par ce guichet unique.[31][1]

La loi ORE remplace l’affectation automatique par ordre de vœux d’APB par une sélection sur dossier généralisée, augmente le pouvoir discrétionnaire des universités pour fixer leurs « attendus » et classements, et inscrit dans le droit l’idée de « capacités d’accueil » à ne pas dépasser. Dans un contexte de hausse démographique étudiante et de stagnation des moyens budgétaires, cela revient à légaliser la sélection sociale sous couvert de « réussite des étudiants ».[3][4]

Les oppositions parlementaires, associatives et syndicales ont dénoncé dès l’origine une réforme de tri social, les quotas de boursiers étant largement insuffisants pour compenser l’effet global de la sélection et la rareté structurelle des places. Le rapporteur de la loi, Gabriel Attal, est aujourd’hui une figure centrale du dispositif macroniste, ayant été successivement secrétaire d’État à la jeunesse, ministre de l’Éducation nationale puis Premier ministre nommé par Emmanuel Macron.[4][32][33][5]

Attal, « sauveur » autoproclamé d’une jeunesse fragilisée

Depuis qu’il occupe les premiers rôles, Gabriel Attal multiplie les prises de parole sur la « jeunesse », la « méritocratie » et la nécessité de lutter contre le décrochage scolaire, comme si Parcoursup et la loi ORE n’avaient été qu’un détail technique dans sa carrière. Or les textes qu’il a portés et soutenus, en tant que rapporteur, sont précisément ceux qui ont introduit la sélection sur dossier à l’université, la Contribution de vie étudiante et de campus (CVEC) et un renforcement des dispositifs de tri dans le supérieur.[32][33]

Les chiffres de santé mentale et de stress chez les jeunes cités plus haut ne peuvent évidemment pas lui être imputés seul, mais ils se développent dans un environnement institutionnel dont Parcoursup est l’un des pivots : incertitude prolongée, sentiment d’injustice, opacité des critères, injonction à « bien se vendre » dès 17 ans. Dans ce paysage, voir les architectes de la réforme se présenter comme sauveurs des jeunes générations a au moins le mérite de la cohérence : celle d’un système qui produit la détresse et organise ensuite sa gestion.[26][27]

Sous‑financement des universités et mythe de la « surcharge »

Pour justifier la sélection, le discours gouvernemental invoque régulièrement la « surcharge » des universités, l’impossibilité d’accueillir tout le monde dans de bonnes conditions. Ce diagnostic n’est pas entièrement faux : les effectifs étudiants ont augmenté plus vite que les capacités d’accueil dans plusieurs filières, notamment en licence. Mais il masque les causes politiques de cette situation.[^24]

Les données officielles sur la dépense d’éducation montrent que la dépense moyenne par étudiant dans le supérieur, autour de 13 000 euros par an, a eu tendance à stagner ou même à reculer légèrement en euros constants ces dernières années, sous l’effet conjugué de la hausse des effectifs et d’une progression limitée des moyens. Autrement dit, on accueille plus d’étudiants avec à peine plus – ou parfois moins – de ressources par tête.[^34]

Parcoursup n’est donc pas une réponse neutre à une congestion spontanée : c’est un outil de gestion d’une pénurie organisée de longue date, sur fond de baisses d’impôts et de cadeaux fiscaux aux plus riches qui réduisent les marges de manœuvre budgétaires de l’État. Plutôt que d’ouvrir massivement des places et d’embaucher des enseignants‑chercheurs, on invente une machine à trier.[4][34]

Hiérarchie des bacs et mépris des filières populaires

La France se distingue depuis longtemps par un système éducatif très hiérarchisé, où la voie générale, puis la voie scientifique, occupent le sommet symbolique, tandis que les voies technologiques et professionnelles sont largement perçues comme des voies de relégation. Les réformes récentes n’ont pas inversé cette hiérarchie ; elles l’ont au contraire intégrée à des dispositifs techniques comme Parcoursup.[^18]

En théorie, des quotas et des « taux minimaux » favorisent l’accès des bacheliers pro et techno à certaines filières courtes (BTS, BUT). En pratique, les travaux de la DEPP et du ministère de l’Enseignement supérieur montrent que ces élèves restent concentrés dans un nombre limité de formations, souvent les moins prestigieuses, avec des taux d’accès plus faibles aux filières sélectives et aux études longues.[22][21][^24]

Les discours officiels sur la « valorisation de la voie professionnelle » se heurtent à un mépris structurel : les élèves de bac pro sont surreprésentés parmi les sans‑proposition en fin de procédure, et les acteurs de l’orientation continuent, dans les faits, à pousser les élèves de milieux populaires vers ces filières sans leur présenter de manière équitable l’ensemble des possibles (notamment les CPGE et grandes écoles, souvent inconnues ou perçues comme socialement inaccessibles).[19][23]

Stress, ignorance organisée et coaching privé

Les chiffres sur l’angoisse liée à Parcoursup et sur la détresse des jeunes dessinent une asymétrie nette : le stress est « pour tout le monde », mais les moyens d’y faire face sont très inégalement répartis. Les familles aisées peuvent recourir à des services privés de coaching, à des réseaux d’anciens, à des informations précises sur les attendus des filières et sur la stratégie de vœux ; les autres se débrouillent avec des brochures standardisées et des réunions d’information souvent trop tardives.[2][26][^27]

Une question à l’Assemblée nationale souligne que le manque de transparence des critères, l’automatisation de la sélection et la discrimination selon le lycée d’origine créent un terrain idéal pour le développement d’une offre privée d’accompagnement, qui transforme la détresse des familles en marché. Les élèves des classes populaires, eux, restent face à une machine qu’ils ne comprennent pas, à laquelle ils n’ont souvent pas les codes.[^2]

Dans de nombreux établissements populaires, les témoignages d’enseignants et de lycéens décrivent une découverte tardive des filières comme les classes préparatoires ou certaines écoles sélectives, parfois seulement en terminale, voire jamais. À l’inverse, dans les lycées favorisés, ces trajectoires sont connues, préparées, mises en récit dès le collège. Parcoursup ne fait que traduire cette connaissance différenciée en résultats chiffrés.[35][19]

Une mécanique de reproduction sociale assumée

Les analyses critiques de Parcoursup convergent : la plateforme ne crée pas l’injustice, mais elle la structure, l’organise et la rend plus difficile à contester en transformant des choix politiques en listes d’attente « neutres ». Elle garantit à la bourgeoisie la sécurisation de l’accès de ses enfants aux bonnes filières, via le filtre du lycée d’origine, la maîtrise des codes d’orientation et le recours au privé ; elle met les autres en concurrence sous couvert d’égalité des chances.[5][6]

Sociologues et pédagogues rappellent que l’école, loin d’être un simple ascenseur social, est aussi un dispositif de légitimation des inégalités : sous couvert d’évaluer le « mérite », elle transforme les écarts de capital culturel et économique en écarts de notes et de diplômes reconnues comme légitimes. Parcoursup s’inscrit dans cette logique : les dés sont en grande partie jetés bien avant la terminale, mais la machine renvoie l’échec ou la relégation à la responsabilité individuelle des candidats.[36][17]

La droite et le bloc macroniste ont défendu et prolongé ce système, en assumant la hiérarchisation des bacs (général, techno, pro) et, à l’intérieur même du bac général, la différenciation croissante entre lycées, notamment par le contrôle continu et les indicateurs de performance. L’égalité formelle du « même bac pour tous » a laissé place à une égalité d’affichage, où la ligne qui sépare les admissibles des laissés‑pour‑compte passe par le code postal, le statut de l’établissement et la feuille d’impôts des parents.[6][14]

Conclusion : une illusion d’égalité, un système de tri

Parcoursup est présenté comme un progrès, un outil moderne de gestion des aspirations des jeunes. Dans les faits, tout montre qu’il fonctionne comme une machine à trier : par lycée d’origine, par type de bac, par classe sociale, sous la contrainte d’un système universitaire sous‑doté et d’une hiérarchie scolaire profondément inégalitaire.[5][4]

La plateforme rassemble au même endroit des formations très inégales en prestige et en débouchés, donnant l’illusion que tous les élèves ont accès aux mêmes choix, alors que les trajectoires possibles sont largement déterminées en amont par l’origine sociale, le territoire, le type de bac et le lycée fréquenté. Quand la réponse tombe – refus, listes d’attente, propositions dégradées – le récit officiel renvoie la responsabilité au candidat : il n’aurait pas assez travaillé, pas assez anticipé, pas assez « bien choisi » ses vœux.[20][15]

En maintenant visible le lycée d’origine, en tolérant des algorithmes locaux opaques, en refusant d’ouvrir massivement des places dans le supérieur, le pouvoir a installé un système de tri social sophistiqué, qui sécurise l’avenir des héritiers tout en mettant sous tension permanente les autres. La hiérarchisation des bacs, des lycées et des territoires n’est pas un accident de conception : c’est le principe même de la machine.[11][12]


References

  1. Algorithme Parcoursup : vrai ou faux ? - Génération Zébrée - Peut-on parler d'algorithme Parcoursup ? Dans cet article, tu découvriras dans le détail le fonction...
  2. Question n°16041 : Parcoursup : l'inégalité doit cesser - Le stress de Parcoursup est égal pour tout le monde, mais les possibilités d'y répondre ne le sont p...
  3. Parcoursup et loi ORE - SNES - SNES - La loi Orientation et réussite des étudiants (ORE) a été adoptée par les parlementaires le 15 févrie...
  4. Parcoursup et inégalités d'accès aux filières de l'enseignement du ... - Mme Françoise Cartron appelle l'attention de M. le ministre de l'éducation nationale sur l'évolution...
  5. Parcoursup : toujours plus d'angoisse, d'opacité et d'inégalités - En définitive, Parcoursup contribue de manière manifeste à creuser les inégalités sociales dans l'ac...
  6. Parcoursup : Les masques de la discrimination - SNES - À l'aune de la mise en place d'un baccalauréat largement fondé sur des épreuves locales, la mécaniqu...
  7. Comment fonctionne l'algorithme de Parcoursup en 2023 ? - La Horde - Le fonctionnement de l'algorithme de Parcoursup repose sur plusieurs étapes clés : Tout d'abord, les...
  8. Algorithme de Parcoursup : tout savoir - Le Figaro Etudiant - La sélection des dossiers commence avec les établissements : ce n'est pas Parcoursup qui classe les ...
  9. Parcoursup : le Défenseur des droits enquête sur des soupçons de ... - Parcoursup : le Défenseur des droits enquête sur des soupçons de discrimination. Estimant que la pla...
  10. Question n°8533 : Parcoursup : garantir la transparence et l'égalité ... - Selon l'étude CSA 2024, 59 % des lycéens ont considéré que la procédure parcoursup était transparent...
  11. Anonymisation des lycées d'origine des élèves sur Parcoursup
  12. Parcoursup : faut-il cacher le nom du lycée d'origine des candidats à ... - Inversement, cacher le nom du lycée fréquenté dans les dossiers de candidature reviendrait selon eux...
  13. Question n°16784 : Parcoursup - Discrimination due à l ... - La référence au lycée d'origine ne saurait conduire à des discriminations ... Défenseur des droits n...
  14. Classement des lycées : évaluation, concurrence et accentuation de ... - En début de semaine, le ministère de l'Education Nationale a publié les “données sur la performances...
  15. L'accès aux filières sélectives de l'enseignement supérieur ...
  16. Dépasser les clivages public-privé au lycée - La France a mal à son école, et le sujet ne semble pourtant pas être au premier plan de la campagne ...
  17. "Les héritiers" et Parcourssup : rien ou presque n'a changé depuis ... - Selon Pascal Molinier, la plateforme Parcoursup peut même renforcer les inégalités sociales existant...
  18. Séance 6 : Comment les sociologues expliquent-ils les inégalités d ... - De son point de vue, les inégalités sociales observées dans les parcours scolaires sont le résultat ...
  19. Diversité sociale dans les classes préparatoires aux grandes écoles ...
  20. Peut-on réduire les inégalités géographiques dans l'accès ... - Le pôle éducation de l’IPP publie ce mardi 25 mars une nouvelle étude sur les liens entre la réparti...
  21. Parcoursup, situation des élèves en filière professionnelle ...
  22. Encourager la mobilité sociale et géographique sur Parcoursup - Fixés chaque année pour certaines formations, ces "taux" appliqués dans Parcoursup encouragent la mo...
  23. Parcoursup s’améliore en 2024, sauf pour les bacheliers pro - La procédure Parcoursup 2024 a livré ses résultats, et si l'on observe une amélioration globale pour...
  24. l'accès à l'enseignement supérieur - Pour les bacheliers technologiques, les filières professionnelles courtes, en particulier les STS , ...
  25. [PDF] Mission flash sur les impacts des réformes successives du ... - Entre 2019 et 2024, les demandes d'orientation vers la voie professionnelle à la fin du collège ont ...
  26. L'impact psychologique de Parcoursup - L'Express Éducation - Pourquoi Parcoursup représente une source de stress pour nombre de lycéens et leurs parents ? Explic...
  27. Question n°7266 : Mesures concrètes sur la santé mentale des jeunes - D'après Santé publique France, un lycéen sur dix déclare avoir fait une tentative de suicide et quat...
  28. Inégalités sociales et territoriales de santé mentale chez les élèves ... - Cette étude transversale descriptive vise à évaluer la santé mentale des élèves de sixième des Hauts...
  29. CAES et parcoursup : comment trouver ta formation ? - digiSchool - Si tu n'as pas de réponse favorable des formations sur Parcoursup, tu peux solliciter l'aide de la C...
  30. Dans toutes les académies, les CAES (commissions d'accès à l ... - 👥 Dans toutes les académies, les CAES (commissions d’accès à l’enseignement supérieur) sont mobilisé...
  31. toutes les formations publiques et privées devront être sur Parcoursup - Assemblée nationale : Gabriel Attal rapporteur du projet de loi orientation et réussite des étudiant...
  32. Gabriel Attal Premier ministre : ennemi numéro un de la jeunesse - Ancien membre du Parti socialiste, député macroniste, Gabriel Attal commence ses attaques au service...
  33. Gabriel Attal nommé Premier ministre par Emmanuel Macron - LCP - Gabriel Attal a été nommé Premier ministre par le président de la République, mardi 9 janvier, au le...
  34. la dépense d'éducation pour l'enseignement supérieur - état de l ... - La dépense moyenne par étudiant, y compris apprentissage, atteint 13 060 euros en 2023. Elle recule ...
  35. Des élèves sont-ils discriminés par Parcoursup selon leur lycée d ... - En Île-de-France, des lycéens, des enseignants et des élus accusent la plateforme de désavantager le...
  36. Boudon contre Bourdieu : d'où viennent les inégalités scolaires - Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron expliquent les inégalités sociales à l'école par l'héritage ...
/// TRANSMISSION TERMINÉE ///
Parcoursup : la machine à trier les riches et les pauvres | L'Assez | L'Assez | L'Assez