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À Saint-Denis, la fabrique d'une polémique d'État et le deux poids, deux mesures de la République

PAR: RÉDACTION
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25.03.26
À Saint-Denis, la fabrique d'une polémique d'État et le deux poids, deux mesures de la République
Classé dans :#Enquetes#Politique

Comment une transition municipale ordinaire devient-elle le centre de l'attention nationale? À Saint-Denis, ville populaire de la banlieue parisienne, l'arrivée d'une nouvelle majorité de gauche radicale a immédiatement déclenché une tempête médiatique. Pour comprendre ce phénomène, il faut décortiquer la manière dont les rumeurs sont nées, ont été amplifiées par les médias, puis validées par les institutions de l'État.


L'analyse de cette séquence, mise en perspective avec d'autres événements politiques récents en France, révèle un traitement médiatique et gouvernemental à géométrie variable.


Cinq rumeurs pour construire une polémique

Dès le soir de l'élection, une véritable machinerie s'est mise en place pour discréditer le nouveau maire. En quelques jours, cinq fausses informations ont circulé en boucle sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information en continu, sans vérification préalable.   

1. La fausse citation de la « ville des noirs »
Le soir de sa victoire, interrogé sur LCI, Bally Bagayoko cite le poète Jean Marcenac, qualifiant Saint-Denis de « ville des rois et du peuple vivant ». Dans la nuit, sur le réseau social X (anciennement Twitter), des comptes liés à l'extrême droite modifient un mot : « rois » devient « noirs ». Dès le lendemain, la journaliste Apolline de Malherbe confronte le maire avec cette phrase inventée en direct sur RMC. BFMTV, France 5 et France Info reprennent ensuite l'information. Face à la menace de sanctions de l'ARCOM (l'autorité de régulation des médias, saisie en urgence par SOS Racisme et la LDH), la journaliste plaidera un simple « problème de son ».   

2. Le mythe d'une élection portée par les trafiquants
Dans la foulée, des rumeurs insinuent que les trafiquants de drogue auraient orchestré le vote en faveur du candidat LFI. Une accusation grave qui n'est étayée par aucune preuve, aucun document, ni aucun témoignage, comme l'a d'ailleurs confirmé la cellule de vérification de TF1 Info quelques jours plus tard.   

3. Un conseil municipal décrit comme une émeute
Lors du premier conseil municipal, le maire sortant Mathieu Hanotin (Parti Socialiste) prononce son discours sous quelques sifflets du public, tout en reconnaissant lui-même avoir « sous-estimé le besoin de proximité » avec les habitants. Bally Bagayoko, de son côté, lui tend la main publiquement. Les plateaux télévisés décriront pourtant la scène comme un lynchage et une scène de chaos, exagérant largement la tension habituelle d'une alternance politique.   

4. Le faux démantèlement de la police municipale
L'une des promesses de campagne du nouveau maire était de réorienter la police municipale vers la prévention. Sur France 2, il explique vouloir procéder à un « désarmement progressif », en retirant notamment les lanceurs de balles de défense (LBD). Une décision souvent présentée dans les médias comme un démantèlement total ou un abandon des citoyens. Or, un fait historique majeur est souvent oublié : la police de Saint-Denis n'était pas armée avant 2020. La nouvelle mairie propose donc de revenir à une situation qui prévalait il y a moins de six ans.   

5. L'invention d'une « purge » politique
C'est le point d'orgue de la controverse. Sur la chaîne CNews, Bally Bagayoko explique que les fonctionnaires doivent appliquer la ligne politique votée par les électeurs, et que ceux qui ne sont pas en accord avec le désarmement de la police « partiront ». La chaîne coupe cependant la phrase suivante, essentielle pour comprendre le contexte : l'élu précise qu'il ne s'agit pas de les licencier, mais d'une « mobilité naturelle » (le droit pour un fonctionnaire de demander à être muté dans une autre ville) et qu'il ne fera pas de « chasse à l'homme ». En conséquence, près de 90 policiers, refusant de patrouiller sans armes létales ou intermédiaires, demanderont leur mutation de leur propre chef.   

La mécanique de l'emballement

La construction de cette polémique n'est pas le fruit du hasard, mais suit un schéma bien rodé en trois étapes :   

  1. La création de la rumeur : Des comptes anonymes ou militants sur les réseaux sociaux (souvent proches de l'extrême droite) déforment des propos ou coupent des vidéos pour créer l'indignation.   
  2. Le relais médiatique : Les chaînes d'information en continu s'emparent de ces rumeurs sans les vérifier. La rumeur d'internet devient alors un sujet de débat légitime et national.   
  3. La validation politique : Une fois le sujet à la télévision, la classe politique se sent obligée de réagir et de condamner publiquement, institutionnalisant ainsi la fausse information initiale.   

L'intervention de l'État : une rigueur à géométrie variable

La situation prend une tournure inattendue le 25 mars 2026. David Amiel, le tout nouveau ministre de l'Action et des Comptes publics, envoie une lettre officielle de recadrage au maire de Saint-Denis. Il l'avertit qu'il est illégal de lier le maintien en poste d'un agent public à son adhésion idéologique, brandissant la menace de sanctions pour harcèlement moral.   

Pourtant, le lendemain même de ce courrier, le Rassemblement National (RN) publie un message officiel invitant ouvertement les policiers municipaux de Saint-Denis mécontents à venir travailler dans les villes gérées par l'extrême droite. Ce recrutement purement idéologique de fonctionnaires par un parti d'opposition n'a provoqué aucune réaction, ni aucun rappel à l'ordre de la part du ministre David Amiel.   

Ce contraste met en lumière ce que l'on appelle un « deux poids, deux mesures » (le fait de juger différemment deux situations similaires en fonction des personnes impliquées).

Des précédents historiques ignorés par l'État

Cette réactivité du gouvernement face à un élu de gauche contraste lourdement avec l'indulgence constatée ces dernières années face à des maires de droite ou d'extrême droite.   

Le silence face à la réhabilitation de Pétain
L'exemple le plus récent et frappant s'est déroulé quelques semaines plus tard, le 8 mai 2026. Alors que la France célèbre la victoire sur le nazisme, la ville de Carpentras (Vaucluse), dirigée par le maire RN Hervé de Lépinau, diffuse dans les rues de la ville la chanson « Maréchal, nous voilà! ». Ce chant était l'hymne imposé sous le régime de Vichy à la gloire de Philippe Pétain. Le maire plaide l'erreur de jeunesse d'un programmateur de 33 ans d'une radio associative locale et se pose en victime d'une manipulation politique. Étonnamment, le même chant est diffusé le même jour à Canet-en-Roussillon (Pyrénées-Orientales), invoquant la même excuse technique. Malgré le caractère choquant de ces événements, aucun ministre, ni aucun préfet, n'a envoyé de courrier de recadrage ou demandé de comptes à ces mairies concernant le respect des valeurs républicaines.   

Le triptyque de Vichy assumé à Marseille
Ce n'est pas un cas isolé. En février 2026, Martine Vassal, figure de la droite (LR/DVD) et candidate à la mairie de Marseille, déclare lors d'un débat télévisé que ses valeurs fondamentales sont : « le mérite, le travail, la famille, la patrie ». Elle reprend ici quasiment mot pour mot (Travail, Famille, Patrie) la devise officielle de l'État français sous l'Occupation, qui avait remplacé le Liberté, Égalité, Fraternité. Bien qu'elle ait admis plus tard une « maladresse », elle a affirmé assumer ces valeurs. Là encore, cette déclaration n'a suscité aucune condamnation officielle du gouvernement ni de l'Élysée.   

Des réorganisations municipales impunies à l'extrême droite
La différence de traitement s'observe aussi dans la gestion pure des mairies. Le droit français indique pourtant que chaque conseil municipal est libre d'organiser la doctrine de sa police (armée ou non).   

  • Béziers (2014-2015) : Robert Ménard équipe ses policiers de pistolets semi-automatiques et lance une campagne d'affichage agressive en parallèle de coupes budgétaires dans le social. Le gouvernement de l'époque ne fait aucun rappel à l'ordre.   
  • Fréjus (2014-2018) : David Rachline (RN) supprime 300 000 euros de subventions à trois centres sociaux, plongeant les agents dans la précarité salariale, pour des raisons idéologiques assumées (présence supposée de repas liés au Ramadan). L'État reste muet sur la protection de ces travailleurs sociaux.   
  • Perpignan (2020-2021) : Louis Aliot (RN) opère un surarmement massif (gilets pare-balles, recrutement de 27 agents armés supplémentaires en urgence). Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin déclare alors respecter « la libre administration des collectivités » et n'intervient pas.   

Un constat implacable

La mise en perspective de l'affaire de Saint-Denis avec ces autres événements locaux dessine un paysage politique clair. D'un côté, un pouvoir central qui laisse des maires de droite et d'extrême droite armer lourdement leurs polices, couper les subventions sociales, ou même tolérer des références assumées au régime de Vichy dans l'espace public. De l'autre, ce même État n'hésite pas à s'ingérer directement et publiquement lorsqu'un maire de gauche, soutenu par la majorité de ses électeurs, décide pacifiquement de désarmer partiellement sa police et de faire appliquer son programme.   

Face à ces attaques et à ce déferlement de haine (qui a d'ailleurs valu à l'élu des menaces racistes l'ayant poussé à porter plainte et à organiser un grand rassemblement de soutien), la nouvelle équipe municipale de Saint-Denis se veut ferme. Comme le rappelle son entourage face à la pression nationale : « Sachez qu'il ne se laissera pas intimider. Et que oui, nous aspirons à tout changer. »    


/// TRANSMISSION TERMINÉE ///
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